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Archives Mauboussin Collection et recherches privées

6 septembre 2026 · Charles Mauboussin

La maison Mauboussin, de la rue Greneta à la rue de la Paix

Deux siècles de joaillerie parisienne, des origines sous le nom de Noury jusqu'au virage grand public des années 2000. Ce qui est établi, ce qui ne l'est pas, et les erreurs les plus recopiées.

Ce site rassemble des objets. Mais un objet sans contexte ne dit pas grand-chose : une broche des années 1930 se lit autrement quand on sait ce que la maison qui l'a produite fabriquait cette année-là, et pour qui. Cet article pose ce cadre.

Note de méthode. Cet article distingue ce qui est établi de ce qui ne l'est pas. Plusieurs dates et attributions circulent en désordre, souvent recopiées sans vérification ; là où c'est le cas, je le dis. Les points encore ouverts sont listés en fin d'article plutôt que lissés. Corrections bienvenues.

Les origines : Rocher, puis Noury (1827–1883)

La première affaire est fondée en 1827 à Paris, rue Greneta, par un certain Rocher. Son successeur, Jean-Baptiste Noury, prend la direction de l'atelier et lui donne son nom : la Maison Noury. Elle participe à l'Exposition universelle de Paris de 1878 et y obtient une médaille de bronze.

Noury embauche son neveu, Georges Mauboussin, comme apprenti. Celui-ci reprend la direction des ateliers en 1883.

Le contexte est rude. Falize, Massin, Mellerio, Vever, Wièse occupent déjà le terrain ; Cartier et Boucheron viennent de se lancer. Paris est alors la capitale mondiale de la joaillerie, et un atelier de la rue Greneta n'y pèse pas lourd.

Georges Mauboussin donne son nom à la maison (1883–1939)

La bascule est tardive : ce n'est qu'en 1922 que l'enseigne devient « Mauboussin, successeur de Noury ». La filiation est conservée dans le nom — la réputation de la maison, bâtie sur la qualité de ses pierres, était attachée à Noury, et on ne jette pas cela par-dessus bord.

Passé la Grande Guerre, Georges Mauboussin veut se rapprocher du quartier de l'Opéra. La maison s'installe rue de Choiseul en 1923.

La première exposition tenue dans les salons de la rue de Choiseul, en 1928, présente 235 pièces. La pièce maîtresse en est une émeraude de 24 carats dite « de Joséphine », offerte par Bonaparte.

Georges Mauboussin avait choisi rue de Choiseul un immeuble réunissant sous un même toit les ateliers, les salons de vente et des espaces d'exposition. Il y monte trois expositions monographiques, consacrées chacune à une pierre :

Pierre Date
L'émeraude 1928
Le rubis 4–20 juin 1930
Le diamant 16 juin 1931

Après celle du rubis, Maurice Dauzalle qualifie Georges Mauboussin d'« intelligence en mouvement » dans L'Illustration.

Ces expositions internationales lui valent la Légion d'honneur. La maison est citée dans Vogue, Vanity Fair, Harper's Bazaar.

Le sommet Art déco

Les années 1920 et 1930 sont le moment le plus intéressant. Mauboussin devient un acteur majeur du style Art déco et ouvre des succursales à Londres, Buenos Aires et New York.

L'aventure new-yorkaise tourne court : la boutique ouvre en octobre 1929, au moment exact du krach, et la maison finit par céder son stock et son nom à une firme américaine. C'est de là que vient la signature Trabert & Hoeffer-Mauboussin, la plus fréquente sur le marché — je lui consacre un article à part, parce qu'elle fausse les attributions.

En 1925, à l'Exposition internationale des arts décoratifs, la maison présente des pierres de plusieurs dizaines de carats — mais innove surtout avec le cristal de roche, utilisé pour ses jeux de transparence. C'est cette voie-là qui date le mieux les pièces.

Sous influence cubiste, le vocabulaire se géométrise : bracelets-rubans, broches octogonales, ordonnance rigoureuse. L'effet naît du contraste entre les lignes et les pavages, en jouant sur les tailles — rond, carré, baguette.

Une broche en cristal de roche et diamants de 1927 est reproduite dans Art Deco Jewellery 1920–1949 de Melissa Gabardi (p. 106) et dans Hollywood Jewels de Penny Proddow (p. 38) ; elle avait paru la même année dans une publicité de Vanity Fair.

Sur le serti invisible, une mise au point. On lit souvent que Mauboussin emploie le serti invisible « dès 1937 ». C'est à la fois trop tôt, trop tard et trompeur. La chronologie des brevets est la suivante :

Dépôt Maison
17 août 1904 Jean-Baptiste Chaumet
22 octobre 1932 Cartier
29 avril 1936 (délivré le 22 août, publié le 21 novembre) Van Cleef & Arpels

Le brevet Van Cleef passe par l'atelier Langlois — Alfred Georges Langlois avait voulu déposer une première monture invisible dès 1929, sans y parvenir. Des pièces Mauboussin mentionnant le serti invisible apparaissent bien dans L'Officiel en 1936, mais la maison n'a pas poursuivi dans cette voie. Ce n'est pas une technique Mauboussin, et ce n'est pas un critère d'attribution.

La clientèle princière

Dès 1933, la maison est fournisseur attitré de Yashwant Rao Holkar, maharajah d'Indore, amateur averti d'Art déco. Elle réalise les montures de pièces d'apparat composées des plus belles pierres de la collection princière : les Poires d'Indore et le Porter Rhodes, comptés parmi les plus beaux diamants du monde.

En parallèle, les commandes de la reine Nazli d'Égypte deviennent considérables. Côté américain : Marlene Dietrich, Paulette Goddard, Audrey Hepburn.

Détail moins connu, et beaucoup plus qu'un détail : la maison dépose des brevets et cherche son inspiration technique hors du métier — notamment dans l'aéronautique. Pierre Mauboussin, fils de Georges et directeur technique de la maison en 1928, quitte la joaillerie cette année-là pour construire des avions. Il dirigera le bureau d'études d'où sortira le Fouga Magister. L'histoire complète est ici.

Place Vendôme, puis l'après-guerre (1955–2000)

En 1955, la maison s'installe au 20 place Vendôme, aux côtés de Boucheron, Chaumet et Van Cleef & Arpels. Le changement décisif n'est pas l'adresse mais la vitrine donnant sur la rue : un mode d'accès au luxe impensable dix ans plus tôt.

  • 1960 — la collection Arlequin, tout en émail, fait sensation par son audace.
  • 1960–1970 — asymétries et disproportions, au diapason de l'anti-conformisme de la décennie.
  • Années 1980 — la bague Nadia, best-seller devenu un classique.
  • Années 1990 — la bague Olympe.

Le virage grand public (2002–2019)

Alain Némarq prend la direction générale en 2002 et restructure la maison de fond en comble. La stratégie change de nature : renouvellement rapide des modèles, communication de masse à la télévision et dans le métro, soldes et affichage des prix sur les publicités.

Le métier ne le pardonnera pas. Mais les chiffres annoncés au moment de la reprise par les Galeries Lafayette sont difficiles à contester : 80 millions d'euros de chiffre d'affaires, un EBITDA à 10 % des ventes, 75 points de vente en France et dans les grandes capitales.

En 2015, Mauboussin quitte la place Vendôme pour la rue de la Paix. En juillet 2019, les Galeries Lafayette consolident leur participation majoritaire, en partenariat avec Alain Némarq, alors PDG, et avec le soutien du fonds suisse Mirabaud Asset Management.

Ce que valent les pièces anciennes

Les résultats de ventes aux enchères donnent une idée de la cote actuelle des pièces d'époque :

Pièce Résultat
Broche plaque, années 1930 57 000 € (2017)
Paire de clips d'oreilles, années 1930 36 000 €
Bague platine, diamant d'environ 6 carats 182 000 €

Ces chiffres concernent des pièces signées et documentées. Ils n'ont pas de rapport avec ce qui est présenté sur ce site, qui n'est pas à vendre — ils servent uniquement à situer le niveau d'attention que le marché porte à ces objets.

Ce qui reste à vérifier

Points sur lesquels je n'ai pas de source solide, et que je ne considère donc pas comme établis :

  • Le prénom et l'identité de « Rocher », fondateur de 1827. Aucune source consultée ne donne davantage qu'un nom de famille.
  • Le lien de parenté Noury–Mauboussin. « Neveu » revient partout, sans acte.
  • L'émeraude « de Joséphine », 24 carats, offerte par Bonaparte : provenance invérifiée en l'état, et ce type d'attribution impériale est notoirement fragile.
  • Audrey Hepburn cliente de la maison — plausible, mais je n'ai pas trouvé de pièce ou de photographie datée qui l'atteste.
  • L'orthographe « Wièse » (et non « Wièze ») pour le joaillier parisien contemporain de Falize et Massin : c'est la graphie que je retiens, sans certitude absolue.
  • La date de 1922 pour le changement d'enseigne, parfois donnée à 1923 selon les sources.
  • Mise au point bibliographique. Art Deco Jewellery 1920–1949 est de Melissa Gabardi (Antique Collectors' Club, 1989). L'orthographe « Gelbardi » circule largement : elle est fautive.
  • Mise au point technique. L'affirmation « serti invisible employé par Mauboussin dès 1937 » est fausse et largement recopiée. La mention apparaît en 1936 dans L'Officiel, les brevets appartiennent à Chaumet, Cartier et Van Cleef & Arpels, et la maison n'a pas poursuivi la technique.
  • Ce qui s'est passé après 2019. Les sources accessibles s'arrêtent là. Je n'ai rien de fiable sur la période 2020–2026 : direction, actionnariat, réseau. À traiter comme un blanc, pas comme une continuité.

Si vous disposez d'une source de première main sur l'un de ces points — acte, facture, catalogue, coupure de presse datée — écrivez-moi.